L’année 2025 s’annonce comme une période charnière pour l’action publique en Guinée. Entre l’accélération des projets d’infrastructures, la mise en œuvre de réformes institutionnelles sensibles et la reprise en main de secteurs longtemps marqués par l’opacité, l’État a engagé une série de transformations profondes, particulièrement visibles dans les domaines de la justice et des mines.
Sur le plan des infrastructures, les autorités ont poursuivi la modernisation du réseau routier, des ponts et des installations stratégiques, avec pour objectif affiché de soutenir la croissance, renforcer l’intégration nationale et améliorer l’attractivité économique du pays.
Cette dynamique s’inscrit dans la perspective du lancement du mégaprojet minier de fer de Simandou, présenté comme l’un des plus importants au monde et appelé à transformer durablement l’économie guinéenne.
L’année a également été marquée par d’importantes réformes du secteur judiciaire, notamment la réouverture du dossier relatif au massacre du 28 septembre 2009 au stade de Conakry. Ce processus, étroitement suivi par les partenaires techniques et financiers, a ravivé l’espoir de vérité et de réparation pour les victimes, tout en renforçant la crédibilité de l’appareil judiciaire.
Parallèlement, l’État a engagé une réforme des forces de défense et de sécurité axée sur la professionnalisation et le respect des droits humains, ainsi qu’une modernisation progressive de l’administration publique, saluée pour les avancées enregistrées en matière de gouvernance
Pilier de l’économie nationale, le secteur minier a fait l’objet en 2025 d’une opération d’assainissement sans précédent. Le retrait du permis de Guinea Alumina Corporation (GAC) et l’annulation de nombreux titres miniers détenus par des entreprises opérant en dehors du cadre légal ont illustré la volonté de l’État de reprendre le contrôle stratégique de ses ressources naturelles
Cette fermeté a donné lieu à des affaires judiciaires emblématiques, au premier rang desquelles celle d’Ahmed Kanté, ancien haut responsable public, impliqué dans plusieurs procédures pour des faits présumés d’abus de confiance, de concurrence déloyale et d’enrichissement illicite, notamment devant la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF).
Ces dossiers symbolisent la fin progressive de l’impunité pour certains anciens dirigeants, y compris ceux ayant été à la tête d’entités publiques telles que la SOGUIPAMI.
L’enquête a débuté en 2022 au tribunal de première instance de Kaloum, où le dossier a d’abord été confié à la police avant l’ouverture de poursuites judiciaires. Un juge d’instruction a été désigné : Abdoulaye Soumah. Au fil de l’instruction, il a établi qu’Ahmed Kanté était l’actionnaire principal de GIC, détenant 58 % de AGB2A et étant l’unique actionnaire de AGB2A-GIC. En janvier 2023, une décision déterminante a été rendue : le gel de tous les actifs dans lesquels Ahmed Kanté était actionnaire majoritaire, mesure traduisant la gravité des soupçons.
Malgré l’enquête en cours, Ahmed Kanté et GIC ont signé un accord avec SD Mining visant à se partager les zones minières des permis GBT et Axis. Chaque partie a alors créé sa propre filiale – AGB2A-GIC et AGB2A-SDM – et a lancé des opérations distinctes. AGB2A-SDM a démarré ses activités sur sa portion du permis minier, tandis que AGB2A-GIC a sous-loué sa part des permis GBT et Axis à Sinohydro, sans en avoir le droit et sans l’approbation du ministère des Mines et de la Géologie. En outre, le Ministère des Mines et de la Géologie a tout simplement refusé de reconnaître cette scission comme légitime.
Dans le même temps, Claude Lorcy, alors dirigeant de AGB2A, a coopéré avec les autorités et fourni des informations cruciales sur la structure des sociétés et la gestion des fonds. Lorcy s’est lui-même rendu à la CRIEF pour engager une procédure contre Kanté et GIC. De plus, Lorcy et Kanté se connaissaient depuis plus de vingt ans et entretenaient des relations très étroites. Lorcy avait été impliqué dans diverses activités soutenant Kanté à l’époque où ce dernier était directeur de la SOGUIPAMI, et il semble qu’il ait exposé à la CRIEF l’ensemble de ce qu’il savait sur l’implication de Kanté dans différents projets miniers.
En septembre 2023, de retour de Paris où il s’était rendu pour un contrôle médical, Claude Lorcy est décédé subitement dans des circonstances troublantes, sans qu’aucune enquête spécifique ne soit ouverte.
Cependant, les actions entreprises par Lorcy ont conduit à l’ouverture de deux procédures devant la CRIEF : la première, dans laquelle Lorcy (puis désormais son épouse) est partie civile, est déjà jugée en première instance ; la seconde oppose l’État à Ahmed Kanté pour abus de confiance durant son mandat de directeur de la SOGUIPAMI et se trouve encore au stade de l’instruction.
Alertée, African Bauxite Corporation (ABC) a informé Sinohydro ainsi que l’ambassade de Chine du fait qu’Ahmed Kanté faisait l’objet d’une enquête pénale. Malgré cela, l’entreprise chinoise a décidé de poursuivre ses activités.
Selon le conseil juridique d’ABC, de nombreux éléments de preuve concordants incriminent Ahmed Kanté, renforçant les accusations d’abus de confiance et de pratiques frauduleuses.
Lors d’une audience publique au tribunal de première instance de Kaloum, le procureur Youssouf Fofana a qualifié les faits reprochés à Ahmed Kanté de « banditisme intellectuel ». Cette expression rare et lourde de sens dénonce l’utilisation systématique de fonctions publiques et de montages juridiques complexes à des fins d’enrichissement personnel.
Malgré une décision de première instance favorable à Kanté, le parquet a refusé de clore le dossier. Le ministère public a interjeté appel devant la cour d’appel de Conakry, estimant que la décision rendue ne reflétait ni la gravité des accusations ni l’ampleur des preuves réunies.
Pendant ce temps, l’épouse de Claude Lorcy, partie civile, continue de suivre les deux procédures devant la CRIEF dans sa quête de justice.
En raison du désordre créé autour des projets GBT et Axis, le gouvernement a annulé le permis minier Axis. Le groupe Ministère des Mines et de la Géologie tente désormais de trouver une solution afin de protéger les investissements des véritables investisseurs du projet. Le ministère travaille activement à un redécoupage du permis en faveur des investisseurs légitimes. Tous les acteurs attendent désormais l’issue de ce processus.
De son côté, Ahmed Kanté cherche à récupérer tout ou partie du permis pour sa société, malgré l’existence de trois procédures pénales à son encontre pour abus de confiance envers différents partenaires des projets GBT et Axis, y compris envers l’État lui-même.
L’espoir est désormais que l’année 2026 ouvre la voie à une justice plus équitable, capable de réparer les préjudices causés par les abus de confiance, les fraudes financières et les pratiques anticoncurrentielles, et de consolider durablement l’État de droit en Guinée.
Il est également souhaité que l’affaire Ahmed Kanté serve de levier pour rendre l’action du ministère des Mines plus transparente et plus lisible, et que des décisions fondées sur le droit, le bon sens et l’éthique soient prises, afin que ce secteur devienne un véritable moteur de la croissance économique dans les années à venir.
Par Lansana Yansané




